Petits détails – grandes différences

La vérité est rarement pure et jamais simple – Oscar Wilde

Quand nous racontons un événement ou une histoire, nous choisissons d’inclure ou non certains détails. En général, nous mentionnons des éléments qui soutiennent le sens qu’on voudrait donner ou le point qu’on veut souligner. C’est l’histoire des petits détails dont l’inclusion ou l’omission change le narratif et le sens qu’on peut donner à des événements.

Le récit, c’est une sélection d’événements parmi de nombreux possibles en fonction d’un thème ou message qu’on souhaite transmettre, et arrangé en séquence dans le temps.

Un exemple

En août dernier, une proche collaboratrice m’a dénoncée publiquement pour « faute grave ». Elle raconte l’histoire très simplement en attrant l’attention à certains faits, dans une chronologie présentée de la manière suivante :

  • « J’ai donné un ultimatum avec un délai.
  • Le délai n’a pas été respecté.
  • J’agis donc, en dénonçant publiquement la faute et la personne. »

Voici un exemple de ce qu’on nomme une description pauvre dans les approches narratives. Il y a quelques événements, et faits pas de complexité, mais une linéarité, un point de vue fixe.

Et si on ajoutait quelques détails à la situation donnée ?

Antérieurement à l’ultimatum, Il y avait plusieurs échanges avec des points de désaccord de longue date, que j’aurais voulu clarifier. Le point de vue de mon interlocuteur ne correspondait pas au mien et la discussion est devenue très difficile. Puis, en pensant que je vais prendre du recul, j’ai prévenu mon interlocuteur que je partais en vacances et je ne lirais pas mes messages jusqu’à la rentrée et j’ai proposé de reprendre la discussion à ce moment-là. Et je suis partie en vacances.

Peu après ces événements, j’ai rêvé d’un serpent noir qui s’acharnait à me mordre à répétition, en me poursuivant. Je ne devais pas chercher très loin pour comprendre la signification : en effet, quand j’ai ouvert facebook, une dénonciation publique me sautais à la figure, avec les trois points de récit cités plus haut.

Sans la chronologie complète, et sans les détails ajoutés – avec l’antériorité et le départ en vacances, que moi seule peux connaître – le sens donné à cette histoire est complètement différent : il semble être prouvé A+B que je suis fautive, et je mérite la dénonciation publique et les sanctions et les suites qui vont en découler. Si on intègre toute la chronologie et les détails, l’histoire devient beaucoup moins linéaire et la complexité de la situation devient visible. Et il sera beaucoup plus difficile de catégoriser l’événement ou de le réduire à un seul de ses éléments et la responsabilité de chacun dans les événements devient plus visible.

Dans l’exemple donné, il y a un seul événement. Un seul détail a été ajouté à cet unique événement : le message concernant le souhait de prendre du recul et l’information du départ en vacances. Je vous laisse imaginer comment la perception du récit peuvent changer, si on inclut beaucoup plus de détails et de nuances tout au long de cette histoire. Il est fort probable, que conformément au message que je veux transmettre, je ne vais pas choisir de parler des mêmes détails de l’événement : si mon intention est de démontrer par exemple un effort de communication ou un évitement, une collaboration difficile ou une faute grave, les accents choisis vont soutenir mon propos.

Les descriptions riches de détails des histoires permettent de voir autre chose que ce qu’on aurait pu imaginer de premier abord. En reprenant l’exemple, d’une histoire d’une personne qui ne respecte pas un ultimatum, on peut aussi percevoir l’histoire d’une personne qui s’efforce de dialoguer et qui prévient l’autre de son absence (entre autres ! ). En effet, elle n’a pas respecté l’ultimatum car elle n’en avait pas connaissance : elle est partie en vacances en prévenant l’autre qu’elle ne lirait pas les mails avant la rentrée.

Canard ou lapin ?

Les approches narratives s’intéressent aux détails

Nous questionnons les événements avec un regard curieux et candide pour découvrir les détails qui ne soutiennent pas l’histoire dominante. Il est donc très important de garder les yeux et les oreilles grands ouverts pour découvrir ces détails dissonants et de poser des questions sur les nuances pour mettre en lumière ce qui était omis dans une première version, ou ce à quoi la personne qui raconte l’histoire ne semblait pas prêter attention.

Il ne s’agit pas d’avoir raison ou pas.

Il s’agit de participer à construire des relations humaines plus saines et plus respectueuses pour chacun des protagonistes de l’échange.

Dans l’approche narrative, notre tâche est d’enquêter et de découvrir, puis inclure ces événements ou détails. Cela permet une autre lecture de l’histoire ou des problèmes, une requalification de ce qui s’est passé et l’émergence de ce qu’on appelle une histoire alternative. 

Je vous laisse imaginer ce qui se passe avec notre vision d’une histoire quand on inclut des « gros » détails ! Et comme illustration, j’ai choisi une vidéo ancienne où le journal britannique The Guardian met en scène ce principe – principe qui n’est bien entendu pas uniquement qu’un principe journalistique. * Elle est intitulée « Points of view ».

On voit d’abord une personne qui attaque un passant. Puis la même scène est revue depuis une caméra plus éloignée, qui permet de voir plus largement autour. Et on se rend compte qu’il n’était aucunement question d’une attaque. La personne a essayé d’écarter le passant d’une palette de briques qu’il ne pouvait pas voir (car en dessous) et qui était sur le point de s’écrouler sur lui.

La première histoire pourrait raconter : je me suis fait agresser dans la rue. La deuxième, toujours avec les mêmes faits et événements, mais en incluant les détails, pourrait s’intituler Un inconnu m’a sauvé la vie. Une différence de taille.

Avec ces explications et exemples, j’espère, les trois postulats des approches narratives prennent forme et deviennent vivants :

  1. Le problème est le problème.

2.La personne est la personne.

3.La personne n’est jamais le problème. ( » …. ni sa maman ni son N÷1″ dixit Catherine Mengelle. Je vous laisse continuer la liste à votre guise :-))

Je vous invite donc à rester curieux et ouvert quand vous entendez une première lecture d’histoire présentée d’un point de vue très marqué. Cet espace de curiosité et d’ouverture qu’est l’approche narrative permet l’émergence d’une autre lecture des événements, il permet aussi aux problèmes de se dégonfler, de rendre aux gens leur dignité et leur capacité à agir et, au final, aux relations la possibilité de s’apaiser.